2009
Killarney — Sault-Sainte-Marie
2009
Killarney — Sault-Sainte-Marie
Pour une expérience de lecture de cartes optimale, un ordinateur ou une tablette est recommandé.
Après avoir parcouru tout le trajet entre Montréal et Killarney au cours des étés 2003 – 2008, il ne nous reste plus maintenant qu’à franchir la distance entre Killarney et Sault-Sainte-Marie pour atteindre notre but, soit refaire le parcours complété en trente jours par le voyageur Jean-Baptiste Perrault en 1818.
Entrepris en août 2009, ce voyage est le premier qui se déroule entièrement en lac. Durant les six voyages précédents, nous montions et descendions des rivières, portageant, descendant des rapides, ne traversant des lacs que pour des périodes d’au maximum deux jours, comme sur le lac des Deux-Montagnes ou le lac Deschênes. Cette fois-ci, nous resterons pendant tout le voyage sur le même plan d’eau, parcourant le North Channel sur toute sa longueur. C’est un nouvel univers qui s’ouvre à nous. Même s’il s’agit d’une portion du grand lac Huron fermée par des îles, nous aurons souvent l’impression de voyager sur la mer dans notre petit canot de 16 pieds.
De notre point de départ, Killarney, nous irons vers l’ouest jusqu’au détroit de Little Current et poursuivrons vers l’île Clapperton. Nous filerons alors en direction nord-ouest jusqu’à l’île Hook puis vers l’île Eagle et l’île Aird pour ensuite suivre la rive nord du lac Huron jusqu’à la hauteur de Blind River. Nous longerons alors la rive nord du lac jusqu’au canal Saint-Joseph qui nous mène vers Sault-Sainte-Marie, en passant par le lac Nicolet, entièrement en territoire américain.
Départ de Killarney
Killarney est située sur un canal étroit entre la terre ferme et l’île George. Les Ojibways qui peuplaient la région l’appelaient Shebahonaning, c’est-à-dire « passage pour canot ». Étienne Rocbert de la Morandière (1767-1859), commerçant originaire de Varennes, près de Montréal, y fonda un poste de traite en 1820, qui deviendra plus tard Killarney. Le camping Rocher Rouge, où nous avons dormi la veille du départ, occupe le site de la ferme du fondateur du village. Il est toujours entre les mains de la famille de la Morandière.
Nous laissons la voiture au camping et quittons Killarney le matin du dimanche 16 août, sous un soleil radieux. La journée est calme au départ mais un vent de face se lève en fin d’après-midi. Nous sortons de la baie de Killarney et empruntons le canal Landsdowne qui va du nord-ouest au sud-ouest entre, côté nord, la pointe Badgeley, et côté sud, les îles Badgeley, Centre et Partridge. De là, nous virons en direction nord-ouest et passons au large de la rive nord de l’île Heywood et piquons direction ouest vers l’île Strawberry. Notre préoccupation demeurera, pendant tout ce voyage, d’éviter les grandes traversées pour ne pas être pris au large dans une tempête. Heureusement, pendant cette journée comme durant le reste du voyage, les quelques voiliers devant nous aident à estimer la force et la direction du vent. Après avoir doublé la pointe nord de cette île, nous filons vers Little Current que nous atteignons vers 17 h en luttant avec énergie contre un fort vent d’ouest.
Little Current doit sa fondation à la fermeture du Fort La Cloche, poste de traite de la compagnie du Nord-Ouest à l’embouchure de la rivière La Cloche, qui fut longtemps le seul poste entre Sault-Sainte-Marie et la rivière des Français. La Compagnie de la baie d’Hudson qui avait plus tard succédé à la compagnie du Nord-Ouest avait déplacé en 1856 le poste de traite à Little Current à la demande de ses fournisseurs autochtones regroupés depuis peu à Manitowaning sur l’île Manitoulin.
Nous nous arrêtons quelques minutes à la marina au sud de Little Current pour nous enquérir de la possibilité de nous faire transporter au retour par bateau à moteur de Little Current jusqu’à Killarney, ce qui réduirait de beaucoup la distance à parcourir par la route.
Sortis de la marina, nous passons sous le pont reliant l’île Manitoulin à la grande île La Cloche, longeons la ville de Little Current qui défile sur notre gauche et atteignons vers 18 h 30 l’île Maltas, que la baisse du niveau d’eau du lac pendant les quarante dernières années, a rattaché à la grande île La Cloche. C’est là que nous nous arrêtons pour la nuit. Nous avons bien avancé pour cette première journée, ayant couvert environ 40 kilomètres.
Les îles du large
Le lundi 17 août, la journée est également ensoleillée et nous projetons de filer vers l’île Clapperton, à l’ouest, laissant sur notre droite l’île East Rous, et de là, remonter en direction Nord-Ouest vers l’île Hook puis l’île Eagle. La journée se passe bien et nous arrêtons pour la nuit sur la rive nord de l’île Logan, une autre île rattachée (même sur la carte) à l’île Clapperton par la baisse du niveau d’eau du lac Huron. C’est grâce à ma nouvelle boussole que j’ai pu identifier l’endroit où nous sommes, en repérant le point le plus élevé indiqué sur la carte, le mont McBean.
Nous serons un peu inquiétés en fin de journée par l’arrivée d’un navire de pêche venu mouiller pour la nuit face à la plage où nous sommes… Nous craignons toujours d’être importunés par des gardes-côtes qui pourraient vouloir nous signifier que nous n’avons pas le droit de camper là où nous sommes… En fait, il s’agit bien d’un navire de pêche – Des membres de l’équipage se jettent à l’eau pour se rafraîchir. Nous ne serons pas dérangés.
Petite averse pendant la nuit. Le lendemain, mardi 18 août, nous filons par beau temps vers l’île Hook que nous rejoignons à l’heure du midi. Nous abordons sur la plage où ont déjà pris place un groupe de trois kayakistes. L’un d’eux nous confirmera que nous sommes bien sur l’île Hook, ce qui me remplit de confiance en mes qualités de navigateur, un peu trop d’ailleurs puisque je décide de repartir avant d’avoir fait le point. Une fois au large, nous devons vite faire face à des vents violents qui ne permettent pas de faire le point à la boussole. Mon intuition me fera prendre l’île Innes pour l’île Eagle. Ce n’est qu’une fois rendus à terre, après un après-midi éprouvant à pagayer contre de forts vents que Guillaume remarque que nous sommes toujours en vue de la rive nord du lac Huron et du mont McBean et que nous ne pouvons par conséquent être sur ce que je croyais être la côte sud de l’île Eagle. C’est bien le moment maintenant de faire le point… De fait, nous avons fait route depuis midi vers le sud-ouest au lieu de filer vers le nord.
Le lendemain, mercredi 19 août, journée ensoleillée, venteuse, nous pagayons en direction Nord-Ouest vers l’île Aird que nous atteindrons en deux heures, après une traversée de 8 – 9 kilomètres. Nous suivons l’île, direction ouest, jusqu’à ce que nous soyons à la hauteur des petites îles Klotz, puis Rainbow. Nous contournons l’île Rainbow et pagayons au nord pour continuer par la suite en longeant la rive nord de la grande île John. Nous nous arrêterons pour la nuit dans la baie formée par la pointe Davin. Un mets nouveau sera à l’essai pour le souper : le couscous (lyophilisé) accompagné de sardines en conserve : un régal!
De l’île John à Blind River : jours de tempête
Le jeudi 20 août, notre départ est retardé par un orage qui ne cesse que vers midi. Nous avons dû patienter longtemps sous notre abri de toile. Vers 12 h 30, nous pouvons enfin partir même si le ciel demeure menaçant. Le temps est calme au départ mais le vent se lève et ça devient vite la galère… Nous poursuivons péniblement notre route vers l’ouest face à des vents violents et de fortes vagues, jusqu’à une passe qui mène à une rade bien protégée, Beardrop Harbour (littéralement « Port de la crotte d’ours »). Enfin, un havre d’eau calme qui nous donne quelques minutes de répit, avant de retourner sur le North Channel. Nous traversons la baie Taschereau puis arrivons à la baie Gwynne où sept ou huit voiliers se sont mis à l’abri. Le vent souffle fort, la pluie tombe drue. Nous ne voyons tout autour que des rives escarpées et rocheuses, des îles très accidentées où il est impossible de planter sa tente. Après avoir longtemps cherché, nous trouvons enfin vers 18 h une petite plage sur ce qui est probablement l’île Cook… Face à des conditions aussi difficiles, je pense de plus en plus à finir le voyage à Blind River, située à mi-chemin de notre parcours. Mais Guillaume persiste à vouloir terminer le projet cette année. De toutes les façons, pour l’instant, il faut continuer…
Vendredi 21 août : nous affrontons à nouveau des vents contraires, chevauchons de hautes vagues, véritables montagnes russes! À l’avant, Guillaume continue de pagayer, droit, imperturbable, pendant que je redresse le canot pour le garder bien oblique par rapport aux vagues. Malgré tout, il arrive que les vagues nous frappent et l’eau passe par-dessus le canot; il faut souvent éponger. Après avoir traversé l’embouchure de Serpent River, nous passons à la hauteur d’une grande usine derrière Strong Island, un des rares signes de la vie moderne que nous ayons vu depuis notre départ de Killarney. Une fois passée la petite communauté de McFerson, le vent devient tellement fort que trop de vagues embarquent par-dessus le canot et nous n’arrivons plus à éponger l’eau. Je repère une plage où nous nous échouerons littéralement en planant, emportés par le vent du sud-ouest. Nous sortons nos effets, et tournons le canot à l’envers pour le vider. Il faudra tout mettre à terre, faire le tri entre ce qui est sec, ce qui est à sécher… Il ne reste pas grand-chose de sec.
Entretemps, un chien est venu voir ce qui se passait, suivi de sa maîtresse. Comprenant notre situation, celle-ci nous invite à prendre un café à la maison qu’elle partage pour les vacances avec une collègue de travail. Nous apprécions au plus haut point le café et les carrés aux dattes qu’elles nous offrent. De retour sur la plage, force est de constater que la tempête fait toujours rage, qu’on ne peut reprendre le large. Un peu plus à l’ouest, un sentier mène à une autre plage qui fait partie de la propriété. Notre hôtesse accepte que nous y plantions notre tente. Nous portageons canot et bagages sur environ deux cents pas, plantons notre tente et faisons sécher nos sacs de couchage et autres effets mouillés sur des rochers et des cordes, face au lac. Survient la pluie qui nous force à mettre nos effets sous la toile. Nous les remettons à nouveau à sécher puis les remettons à l’abri à l’averse suivante. Il faudra répéter le manège une ou deux autres fois. En fin de journée, il y a au moins les sacs de couchage qui sont secs. En début de soirée, notre hôtesse arrive avec une voisine pour nous inviter à prendre une bière autour d’un feu de camp bien à l’abri du vent. Une invitation qui ne se refuse pas! Nous passons un moment avec nos deux hôtesses, leur voisine et le mari de celle-ci, un Canadien-français qui nous sort quelques mots de français du fond de sa mémoire… D’après eux, le temps qu’il a fait cet été sur le lac Huron était exceptionnellement mauvais. En fait, nous avons attrapé la queue d’un ouragan qui a sévi au sud, du côté du lac Ontario, tuant un jeune garçon. Nous prenons congé de nos hôtes en les remerciant de leur hospitalité. Dans la tente, nous n’aurons pas de peine à nous endormir, malgré les claquements répétés de notre double toit que le vent menace d’emporter.
Le lendemain, samedi 22 août, nous repartons vers 7 h 30 en direction ouest, toujours exposés à des vents d’ouest vigoureux certes mais moins que les jours précédents. Nous arrivons en début d’après-midi à Blind River, dominée par une grande cheminée très noircie qui devait appartenir à l’ancienne usine de sciage. Après avoir amarré notre canot au quai de la marina, nous entrons dans le bureau alors vide et apercevons bien en vue sur le comptoir une feuille de papier où sont imprimées les prévisions météorologiques d’Environnement Canada annonçant du beau temps et des vents modérés pour le reste de la semaine, sauf mardi… Plus question d’arrêter à Blind River; nous poursuivrons jusqu’à Sault-Sainte-Marie comme prévu.
Avant de repartir, nous allons manger dans un restaurant chinois de la ville où la sympathique propriétaire – chinoise – nous donne du « Bonjour » et du « Merci » et « Au revoir ». Nous allons faire quelques achats à la pharmacie et à l’épicerie. Je m’attendais à trouver plus d’autochtones dans cette ville où l’équipe Marquette de 1949 (Trois-Rivières – Nouvelle-Orléans en canot!) avait gagné une spectaculaire course de canots contre plusieurs équipes d’Indiens de l’endroit 1. Pendant notre bref séjour dans cette communauté, nous n’en aurons vu que trois…
De Blind River à Thessalon : vers le large…
Nous quittons Blind River par temps calme vers 16 h 30 et pagayons jusque vers 17 h 30 jusqu’à Wolstan Point, à l’est de l’île Hennepin. La pointe marque le début d’une belle grande plage qui se termine à l’embouchure d’un bras de la rivière Mississagi. Un endroit idéal pour camper, sauf que… Au centre de la plage, un monceau de canettes de bière qui témoigne de l’incurie de ces souillons qui dégradent des lieux aussi idylliques. Nous camperons plus près de la pointe Wolstan, loin des déchets laissés par les fêtards. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que nous constaterons la malpropreté de trop nombreux excursionnistes et campeurs qui croient qu’ils sont les premiers et les derniers à mettre pied sur une plage isolée. Combien de ces mouchoirs de papier si résistants aux intempéries en témoignent!
Le lendemain, dimanche 23 août, nous repartons vers 9 h 45 contre un vent d’ouest soutenu mais moins fort que durant les jours précédents; le temps est ensoleillé mais il faut pagayer fort… Aussi, depuis notre départ de l’île Cook, nous avons quitté la chaîne d’îles qui bordaient la rive Nord du lac depuis la grande île de La Cloche. Nous longeons maintenant la terre ferme et les seules îles que nous voyons sont bien au large. Toutefois, les récifs abondent et il faut être aux aguets, quelquefois s’éloigner assez loin au large pour éviter les écueils. Heureusement, le temps reste clément et nous arrivons en fin de journée à la hauteur de Bright Point, alors qu’un large couloir libre de récifs mène jusqu’à une plage. Nous tirons le canot sur la grève et cherchons un endroit pour camper, Guillaume marchant devant moi. Soudain, je le vois se faire littéralement avaler par la plage et, en moins d’une seconde, s’enfoncer jusqu’aux genoux dans les sables mouvants. Je crie, mais au même moment, il se jette de côté et arrive à se tirer, en rampant, de sa fâcheuse position… Décidément, ce voyage est plus éprouvant que les précédents et j’en reste un moment ébranlé… Nous continuons notre recherche en redoublant de prudence, préférons nous établir sur Bright Point même, séparée de la terre ferme par un isthme étroit où des véhicules tout-terrain (VTT) ont laissé des traces fraîches. Même si je n’aime pas les endroits fréquentés par les VTT, je préfère cela aux sables mouvants. Nous plaçons un tronc d’arbre en travers de l’isthme, pour éviter l’arrivée soudaine d’un de ces engins pendant la nuit. La soirée est marquée par un magnifique coucher de soleil et la nuit sera calme.
Le lendemain, lundi 24 août, nous profitons d’une journée radieuse pour gagner un peu du temps perdu dans les derniers jours. À 12 h 30, nous sommes à la hauteur de la pointe de Thessalon. C’est à partir de cette pointe que les rives du lac commencent à se rapprocher. Face à nous, la grande île Saint-Joseph. Les eaux du lac deviennent plus calcaires, prenant une teinte turquoise. Le temps demeure ensoleillé, les vents toujours de face, mais modérés. Nous avons repéré sur la carte un terrain de camping juste à l’est de l’île Piladeau (peut-être Péladeau dans cette région où l’orthographe des noms français est souvent malmenée 2 ). Nous trouvons difficilement le camping au bout d’un quai tout déglingué, enfoncé dans un rivage de hautes herbes. Un homme s’affaire à réparer un moteur hors-bord. Je lui demande si nous sommes bien au camping. Il faudra que je m’y reprenne trois fois pour qu’il me réponde, l’homme étant dur d’oreille comme nous le constaterons plus tard. C’est bien le site du camping et on n’a qu’à s’adresser à sa sœur qui loge à la première roulotte que nous verrons sur notre droite. Je laisse Guillaume veiller sur le canot et je me dirige vers le camping, une vaste pelouse où sont regroupées cinq ou six caravanes. Nous trouvons la femme assise devant sa roulotte. Nous pouvons camper où nous voulons sur le terrain – ce n’est pas l’espace qui manque. Les frais devraient être d’environ 20 $, mais c’est au propriétaire, absent pour l’instant, de percevoir. Nous installons notre tente. C’est le fils du propriétaire qui arrive un peu plus tard, un jeune de 17-18 ans. Comme nous ne sommes là que pour une nuit, il nous laisse camper gratuitement. En fait, même si les terrains de camping sont encore identifiés par l’icône d’une tente sur les cartes, ils sont de plus en plus des parcs à roulottes. S’y présenter pour camper avec une vraie tente étonne de plus en plus. Un peu avant le souper, le mari de la dame de tantôt s’approche et nous invite à nous joindre à son groupe pour le repas, ce que nous acceptons avec plaisir…
Autour de la table, il y a la femme, son frère et son mari, le fils du propriétaire et nous. Au menu, « steak suisse », perchaude du lac, pommes de terre et salade. Notre expédition suscite toujours de la curiosité chez les riverains. De notre côté, nous avons toujours des questions à poser sur ce qui nous attend. On nous rappelle que le chemin le plus court pour aller à Sault-Sainte-Marie passe par le lac Nicolet, un bras de la rivière St-Mary, entièrement situé en territoire américain, entre le Michigan et Sugar Island. Or Guillaume a oublié son passeport à la maison… D’après nos hôtes, nous ne serons pas importunés en autant que nous ne posons pas le pied sur le sol américain! C’est ce que nous devons déclarer à la garde côtière américaine si jamais elle nous intercepte.
Un petit avertissement aussi, au cas où nous voudrions aller jusqu’au lac Supérieur : ses eaux sont très froides et le lac a la réputation de ne jamais rendre ses morts! Voilà qui contrasterait avec le lac Huron dans lequel nous nous sommes baignés plusieurs fois. Vers la fin du repas, le mari dit au fils du propriétaire: « Il semble que ton père va te trouver un emploi à l’usine… ». Un moment de silence pendant lequel on se doute que ce choix n’est pas celui du jeune homme… On n’avait pas à lui parler bien longtemps pour s’apercevoir qu’il aurait pu pousser plus loin les études. Nous prenons alors congé de nos hôtes, les remerciant de leur hospitalité.
Nuit calme. Nous sortons au matin, en ce 25 août, par un canal que nous a indiqué un de nos hôtes et qui mène à la baie Joe Dollar sans avoir à contourner l’île Piladeau par le sud. Un raccourci qui permet aussi de nous protéger du vent qui finit toujours par se lever, et qui en fait nous attend juste à la sortie de la baie. Les prévisions météo lues à Blind River nous prédisaient bien du gros temps pour mardi et nous sommes mardi. Nous avançons bien, malgré le vent de face, et passons au large de Bruce Bay, au fond de laquelle nous apercevons Bruce Mines.
La rivière Sainte-Marie
À partir de ce point, la carte topographique indique que nous entrons dans les eaux de la rivière Sainte-Marie, par laquelle le lac Supérieur se déverse dans le lac Huron.
Le temps se couvre de plus en plus, le vent forcit. Droit devant nous, à l’ouest, se dessine l’île de Campement d’ours. Nous la contournerons par le nord. Passé l’île, le temps se gâte au point où nous devons nous abriter dans une anse. Une femme sort de sa maison et nous hèle de son quai pour demander si tout va bien. Oui, disons-nous, sans trop de conviction, puis nous repartons, toujours vers l’ouest et mangeons un peu plus loin pendant une accalmie, sans sortir du canot. La même femme vient vers nous dans son hors-bord pour nous offrir de nous reposer dans sa maison en attendant le retour du beau temps. Nous la remercions mais préférons continuer, pour en finir au plus vite avec ce périple qui a déjà assez duré. Nous continuons péniblement contre le vent et au bout d’une heure de lutte devons à nouveau nous mettre à l’abri le long d’un quai. L’île du Campement d’ours est maintenant derrière nous. Tout autour, aussi loin que se porte notre regard, il n’y a que des rives rocheuses où il serait malaisé de débarquer. Après de longues minutes dans l’attente d’une accalmie, une femme arrive avec son chien pour nous dire que nous pouvons rester accostés à son quai aussi longtemps que nous voulons mais que nous trouverons un espace pour camper pas très loin dans un passage entre l’île de Whiskey Rock et d’autres petites îles. C’est là que nous camperons pour la dernière fois. La pluie continue de tomber. Au fond d’une petite anse, nous trouvons un espace à peine assez dégagé pour y dresser notre tente. Nous tendons la grande toile entre le canot et un grand pin couché pour préparer le repas du soir bien à l’abri… Une dernière nuit bien reposante pour nous préparer à une bonne journée de canot le lendemain : nous touchons notre but!
L’arrivée à Sault-Sainte-Marie
Le lendemain, mercredi le 26 août, nous quittons l’île de Whiskey Rock vers 8 h 45. Le temps est ensoleillé et le vent modéré. Nous pagayons avec vigueur et passons sous le pont qui relie l’île St. Joseph à la terre ferme et entrons dans la baie McGregor qui est un évasement de la rivière Sainte-Marie. Nous arrivons vers midi à Neebish Island face à la pointe sud de Sugar Island. Face à nous, un drapeau américain car Sugar Island fait partie de l’état du Michigan (c’est sur l’île « Nibiche » que Jean-Baptiste Perrault passa la dernière nuit de son voyage en solo de Montréal à Sault-Sainte-Marie). À gauche, l’entrée du lac Nicolet entièrement en territoire américain; à droite, le lac Georges, entre Sugar Island et le territoire canadien. La voie du lac Georges permet de rester en territoire canadien, et aussi, éventuellement d’y camper car cette voie nous fait faire un long détour vers le NNE et ne permet probablement pas d’arriver à Sault-Sainte-Marie dans la journée. Le lac Nicolet, qui pointe vers le situé N.-N.-O., est la voie la plus rapide vers Sault-Sainte-Marie, à condition que les vents soient favorables et que nous ne soyons pas interceptés par la garde côtière américaine, car nous passerons la journée en territoire américain sans que Guillaume ait les papiers nécessaires. Pressés d’arriver au terme du voyage, nous choisissons le lac Nicolet.
Le temps demeure ensoleillé, le vent modéré et nous avançons à un bon rythme. Les rives du Michigan et de Sugar Island sont basses et boisées. À quelques reprises, nous serons doublés sur notre gauche par de grands vraquiers américains en route vers le lac Supérieur. À notre grande surprise, leur passage ne fait de vague d’étrave! Nous verrons aussi une vedette de la garde côtière américaine qui passe tout près sans nous contrôler. Vers 17 h, nous sommes en vue des grandes cheminées d’usine de Sault-Sainte-Marie. À 18 h, nous sommes sortis du lac Nicolet, et devons affronter le courant de la rivière St-Mary, assez fort pour faire un clapot difficile à passer. Plus loin à l’ouest, nous voyons les rapides et les écluses du Sault. Le paysage industriel est des plus intimidants pour les canoteurs que nous sommes. Après de longs moments de lutte contre le courant, nous arrivons enfin à la marina de Sault-Sainte-Marie dont les bureaux sont déjà fermés. Heureusement, nous pourrons être accueillis juste à côté au RYTAC (Rotary and YMCA Tennis and Aquatic Centre) qui abrite le club d’aviron de la ville. Nous sommes à notre onzième jour de canot depuis le départ de Killarney. L’équipe du RYTAC nous aide à trouver une chambre d’hôtel en un moment où la capacité hôtelière est largement mobilisée par un congrès. Elle gardera le canot et une partie des bagages pendant la nuit. Avant de dormir, je fais le décompte des kilomètres parcourus pendant la journée. La peur donne des ailes : nous avons fait 45 kilomètres, notre meilleure journée depuis le départ.
Repos bienfaisant dans un hôtel confortable, précédé d’un repas, pris (enfin) assis sur des chaises, avec une bière! Un délice du coin qu’on n’oublie pas : le corégone grillé, déjà célèbre sous le régime français. Le lendemain, je trouve un taxi pour nous mener jusqu’à notre voiture, à Killarney. On y mettra la journée et quelques centaines de dollars… c’est le prix. Nous aurions pu diriger le taxi vers Little Current comme prévu et faire le reste du trajet jusqu’à Killarney en bateau-moteur. Une certaine prudence m’amène à garder le même mode de transport jusqu’à la destination finale. Au diable la dépense!
Conclusion
Ainsi se termine une aventure qui avait commencé sept ans plus tôt à Lachine. Au total, nous aurons mis presque deux fois plus de jours de canot que ne l’avait fait Jean-Baptiste Perrault à franchir les quelque 1000 kilomètres qui séparent Lachine de Sault-Sainte-Marie. Bien sûr, lui était un professionnel, mais il était seul. Il faut dire aussi qu’il avait profité d’un temps très favorable. Sa performance avait étonné même les gens de son époque.
D’avoir refait un voyage que reprenaient, année après année, les anciens voyageurs, d’avoir plongé jour après jour nos avirons dans les mêmes lacs et les mêmes rivières, d’avoir remonté, descendu ou portagé les mêmes rapides, franchi les mêmes obstacles, nous a rapprochés de ces ancêtres légendaires, de leur existence aventureuse. Quelle joie c’était, chaque matin, de repartir en canot vers de nouveaux rivages, ou encore, face à un rapide ou un barrage, de trouver le sentier de portage, de le suivre à travers la forêt en portant canot et bagages pour enfin apercevoir la partie amont de la rivière! Quelle joie aussi de découvrir l’immensité du lac Nipissing après deux jours de misères dans les marais et méandres de la rivière La Vase! Quel plaisir de descendre les eaux lisses du rapide de la Grande Faucille et combien d’autres rapides de la rivière des Français! Quelle satisfaction enfin de nous retrouver aux portes du grand lac Supérieur après toutes ces journées à nous mesurer aux humeurs du lac Huron!
Nous terminons ce parcours plus confiants et aguerris qu’au moment où nous l’avions entrepris, entrant dans un monde qui nous était alors presque inconnu, avec très peu d’expérience de ce genre d’expédition. L’homme qui avait entrepris ce projet il y a sept ans entre maintenant, un peu à reculons, dans ce qu’il est convenu d’appeler l’âge de la sagesse. Le fils, qui au départ s’était joint au projet du père presque à son corps défendant, est devenu un jeune homme vigoureux, courageux, déterminé. À lui de prendre la relève, de faire ses propres chemins. La vie suit son cours…






