2003
Lachine — Rivière Rouge
2003
Lachine — Rivière Rouge
Pour une expérience de lecture de cartes optimale, un ordinateur ou une tablette est recommandé.
Depuis le 17e siècle jusqu’aux débuts du 19e, la route des fourrures a mené les voyageurs et leurs grands canots de Montréal vers les « pays d’en haut », en passant par la rivière Outaouais, les Grands Lacs puis un vaste réseau de rivières et de lacs.
Pour connaître l’expérience des voyageurs, j’avais entrepris de compléter au moins la première section de la route des fourrures, depuis les rapides de Lachine jusqu’aux rapides de la Chaudière, sur la rivière des Outaouais. Ce samedi matin 13 septembre 2003, mon fils et moi nous nous rendons jusqu’à Lachine pour nous embarquer dans un canot de 16 pi en cèdre et toile vert forêt, au pied de cet ancien entrepôt de la Compagnie de la Baie d’Hudson devenu un musée de la fourrure (connu sous l’appellation Lieu historique national du Commerce-de-la-Fourrure-à-Lachine).
Le lac Saint-Louis
Au départ, le temps est très favorable : grâce à un vent très léger, le lac Saint-Louis reste calme et le ciel couvert nous protège du soleil. Peu de yachts encore à cette heure encore matinale et en moins d’une heure, nous sommes à l’île Dorval. Ce nom évoque le nom Jean-Baptiste Bouchard, né à Orval, en France. Ce marchand de fourrures avait acquis en 1691 le fief de La Présentation ainsi que les îles Courcelles, qui seront plus tard rebaptisées Dorval.
Nous passons entre l’île et Dorval car dès le départ, nous avons choisi de nous rapprocher de la rive pour mieux mesurer notre progrès, et rester à distance du chenal et des embarcations à moteur. Pour ne pas trop nous allonger, nous coupons en ligne droite d’une pointe à l’autre de la rive, ce qui nous fait réaliser tout ce que notre toponymie doit à ces premiers voyageurs qui voyaient les rives qu’ils longeaient comme une succession d’anses et de pointes. Avec son faible tirant d’eau, le canot peut aller partout, jusqu’à très près de la rive mais il faut avoir l’œil ouvert car il y a des rochers qui affleurent tout le long du parcours.
Nous arrivons avant midi à la Pointe-Claire, facilement repérable à cause de l’église et du moulin qui la jouxte. Pointe-Claire fut l’une des premières sections de la côte, entre les rapides de Lachine et Sainte-Anne, à être colonisées, car sa situation permettait de voir les ennemis arriver de fort loin en ces temps de guerre avec les Iroquois. Dès le début du 18e siècle, les fermiers de l’ouest de l’île venaient y moudre leur grain, arrivant par la montée des Sources et ces chemins qui sont aujourd’hui devenus le boulevard Saint-Jean et le boulevard Saint-Charles. Après la Pointe-Claire, nous voyons grandir de plus en plus la masse de l’île Perrot. Les rives de l’île de Montréal demeurent relativement dégagées, voire boisées, avec quelques parcs et ports de plaisance pour abriter les yachts et voiliers.
Peu après la Pointe-Claire, nous avons pu voir bon nombre de poissons sauter hors de l’eau, dont un esturgeon qui est sorti à quelques pieds du canot et qui devait faire près de cinq livres. Nous abordons l’île Dowker autrefois appelée Sainte-Geneviève puis nous longeons la rive nord de l’île Perrot jusqu’aux rapides de Sainte-Anne.
L’île Perrot avait été concédée en 1672 à François-Marie Perrot, successeur de Chomedey de Maisonneuve comme gouverneur de Montréal. Perrot y pratiquera la traite des fourrures avec plus de zèle qu’il n’accordait à sa charge de gouverneur. Quant aux rapides de Sainte-Anne, les anciennes cartes nous les indiquent comme les rapides de Brussi, du nom d’un homme de confiance du gouverneur Perrot.
Un peu avant 15 h, nous passons les rapides de Sainte-Anne, entre l’île Claude et l’île Bellevue. On pourrait presque les franchir à l’aviron mais par prudence, nous débarquons et, avec l’eau qui nous arrive aux genoux, tirons le canot sans problème. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’île Bellevue, une longue file de bateaux à moteur attendent leur tour pour passer l’écluse. Au moment précis où nous avons franchi les rapides, le carillon de l’église Sainte-Anne se met à sonner. Heureux présage…
Une fois les rapides passés, notre canot se retrouve parmi les nombreuses îles de la baie de Vaudreuil, où il faudra bien s’installer pour la nuit : le camping d’Oka sur la rive opposée du lac des Deux-Montagnes est fermé pour la saison et de toute façon encore trop loin.
Nous choisissons une île pas trop loin de la route et du pont. Peut-être est-ce celle-là même où Samuel de Champlain et son groupe avaient campé en 1613 lors de leur expédition sur la rivière des Outaouais. Les voyageurs d’aujourd’hui n’auront pas comme Champlain le souci de se protéger contre les Iroquois mais en revanche, Champlain n’avait pas lui à trouver une île assez éloignée pour ne pas être embêté par les trains qui passent sur le pont, la nuit comme le jour. La nuit venue, la pluie qui tombe dru sur notre tente nous réconforte car ce qui tombe la nuit est autant qui ne nous tombera pas sur la tête le lendemain. Effectivement, le temps maussade annoncé par la météo pour dimanche ne se manifestera pas…
Le lac des Deux-Montagnes
Le lendemain, dimanche 14 septembre, nous entreprenons la traversée de la baie de Vaudreuil en direction du lac des Deux-Montagnes par un temps assez venteux. Nous passons sous le pont de la Transcanadienne en contournant l’île aux Tourtes. À part l’énorme structure du pont qui la domine, l’île nous apparaît complètement boisée et inhabitée, sauf pour quelques pêcheurs sur la rive. Entre 1706 et 1721, elle avait servi de mission pour la conversion des Algonquins-Népissingues et les Sulpiciens y avaient alors construit une chapelle de pierre, un presbytère et un fort de pieux abritant une garnison. Toutefois, les Sulpiciens déménageront la mission de l’autre côté du lac, à la pointe d’Oka, après avoir réalisé qu’elle servait plus à la traite des fourrures contre de l’eau-de-vie qu’à la conversion des autochtones.
Nous sommes maintenant en plein lac des Deux-Montagnes et notre canot prend la direction du passage entre la terre ferme et l’île Cadieux. Il fait chaud et ensoleillé, le vent du nord-ouest facilite notre marche mais il faut quand même faire attention aux vagues (assez fortes) ainsi qu’aux roches affleurantes que touchent à l’occasion nos avirons.
La traversée de l’anse de Vaudreuil nous amène jusqu’à la pointe Cavagnal, qui rappelle le nom de Pierre de Cavagnal, marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur général de la Nouvelle-France.
En route, nous avons droit au gracieux spectacle des voiliers en course du Club nautique Deux-Montagnes. Peu d’embarcations motorisées, mais il faudra surveiller les traversiers à Hudson et Pointe-Fortune.
La pointe Cavagnal marque le début d’un resserrement du lac. En la laissant, on aperçoit sur la rive opposée, la pointe d’Oka et son église, centre de l’ancienne mission des Deux-Montagnes. À l’est avaient été relogés les Népissingues de l’Île aux Tourtes, tandis que les Iroquois du Sault-au-Récollet avaient été relocalisés à l’ouest. La mission des Deux-Montagnes sera aussi un poste de traite des fourrures (avec interdiction de la vente d’eau-de-vie), qui sera repris par la Compagnie de la Baie d’Hudson et exploité jusqu’en 1848. Après la pointe Parsons, le lac s’élargit à nouveau lorsque nous arrivons face à la baie des Indiens sur la rive nord, et surtout une fois rendus face à de la baie de Saint-Placide.
Au fur et à mesure que nous nous éloignions de l’île de Montréal, les rives sont devenues plus sauvages et il devient moins aisé de se repérer. En canot, des repères tout à fait évidents sur la carte ne sont pas toujours faciles à identifier sur le terrain… La masse de terre que masque la pointe devant soi est-elle la rive opposée du lac, une île ou la prochaine pointe ? Ainsi, nous confondrons un moment l’île Paquin et la pointe à la Raquette, ce qui nous fait serrer la rive de la baie de Choisy, au lieu de piquer droit vers la pointe.
La pointe à la Raquette marque le début de longues zones d’herbiers bordant les deux rives du lac, et qui servent de sanctuaire d’oiseaux. Nous entrons donc dans le royaume des grands hérons bleus au long bec qui prennent gracieusement leur envol à notre approche. Après la pointe à la Raquette, le lac devient étroit alors que sa rive nord est masquée par la grande île de Carillon. Mais le soir va bientôt tomber et il nous faut vite trouver un site de camping. Grâce aux renseignements donnés par un riverain, nous finissons par trouver le camping Transcanadien vers 17 h passé la pointe Séguin, reconnaissable à ses quais où sont amarrées plusieurs embarcations à moteur.
Le lundi matin, 15 septembre, nouveau départ vers 10 h et seul cette fois, car Guillaume est retourné à Montréal pour suivre ses cours au CEGEP. La marche est forcément moins rapide qu’à deux. J’arrive vers midi devant l’imposant barrage de Carillon et entre dans le canal menant à l’écluse.
Le barrage a été construit au pied des rapides du Long-Sault, limite que seuls pouvaient franchir les voyageurs munis de congés de traite, au temps du régime français. Cette limite est devenue depuis 1791 section de la frontière Québec-Ontario. À cette hauteur, deux postes de traite de fourrure se faisaient face autrefois: celui dit du Long Sault, du côté de la seigneurie de Rigaud-Vaudreuil et celui de Carillon sur la rive opposée, dans la seigneurie d’Argenteuil.
Après une heure d’attente, les immenses portes de l’écluse s’ouvrent, laissant passer les embarcations qui descendent pour ensuite nous laisser entrer. À l’intérieur, chaque embarcation s’amarre au quai flottant, pour ensuite monter avec le quai quelque 60 pieds, comme dans un ascenseur. L’opération prend moins de trente minutes, jusqu’à ce qu’on soit rendu au niveau du lac. On paie et on sort avec l’ouverture des portes, après avoir bavardé entre plaisanciers et échangé des informations. En haut du barrage, sur la rive nord, le parc Dollard-des-Ormeaux, doté d’un terrain de camping « rustique ». Mais, ce n’est pas l’heure d’arrêter et j’ai largement le temps de rejoindre le camping de Brownsburg-Chatham.
La rivière des Outaouais
Pour les anciens voyageurs, c’était ici le début d’une suite de décharges et portages nécessaires pour passer les rapides de Carillon, la Chute-à-Blondeau et plus en amont les rapides du Long-Sault (entre Greece’s Point et Grenville) mais depuis la mise en eau du barrage en 1962, tous ces rapides sont noyés sous le lac Dollard-des-Ormeaux qui s’étend au-delà même de Grenville. Probablement noyé aussi le site de la bataille du Long Sault qui s’est déroulée quelque part en amont de la Chute-à-Blondeau.
La rive nord de ce lac est bordée par la route 344 qui sert de digue, ce qui rendrait difficile l’accostage. Toutefois, vu la largeur du lac, il est hors de question de traverser pour aller longer la rive sud, sur le côté ontarien. Un après-midi tranquille si ce n’est une averse qui par chance tombe alors que je passe tout près d’une île. J’ai le temps de débarquer, sortir la toile et m’abriter quelques minutes, le temps que ça passe. Vers 16 h, j’aperçois des espaces dégagés sur la rive, des structures. C’est le début du camping municipal de Chatham-Brownsburg. Assez voyagé pour aujourd’hui, on s’installe pour la nuit…
Le soir, c’est la popote au lyophilisé, salut du campeur, puis coucher sous la tente et l’abri en toile en prévision d’un orage qui menace. Pendant la nuit, une tempête me force à sortir de la tente pour démonter l’abri en toile que le vent fait claquer. Heureusement, au matin, nous sommes mardi (16 septembre) et le beau temps est de retour. J’espère me rendre jusqu’au camping des Chutes de la Rouge, en haut de la baie de Grenville. C’est sans compter sur un vent très fort qui souffle de l’ouest et ralentit l’avance du canot.
Une journée marquée par un effort constant pour avancer péniblement le long de la rive. Très peu de pointes et d’anses comme sur le lac des Deux-Montagnes ou le lac Saint-Louis alors que de l’autre côté du lac, la rive ontarienne est une suite de fermes avec peu d’espace boisé. De ce côté-ci, la rive est plus boisée et très peu découpée, de sorte que la plupart des maisons riveraines ont un quai plutôt qu’une anse pour abriter les embarcations. Heureusement, certains des riverains ont creusé un petit bassin à même la rive permettant à une embarcation de se mettre à l’abri. Autant d’occasions de faire une pause en eaux calmes. Vers 15 h 30, j’aperçois une de ces brèches dans la rive et décide de m’y échouer et prendre un peu de repos. Je suis au bord d’un vaste terrain dominé par une grande maison de briques. Réalisant que je suis encore loin du Camping des chutes de la Rouge, je monte vers la maison pour demander la permission de camper. Les aimables propriétaires, non seulement acceptent mais m’inviteront à leur table, car ce sont des amateurs de canot et de plein air, heureux de partager leur repas avec un voyageur.
L’arrivée à la rivière Rouge
Le lendemain matin, mercredi 17 septembre, il fait soleil et l’eau est complètement calme et couverte de brume. Comment résister à l’appel de la rivière? Je lève le camp avant même d’avoir déjeuné et commence à pagayer en direction du pont de Hawkesbury dont la forme apparaît maintenant à travers la brume. Au bout d’une heure, je passe sous le pont. Il est 8 h 30. J’arrive à une pointe qui marque le début de la baie de Grenville, puis le début de l’ancien canal qui reliait Grenville à Greece’s Point, contournant ainsi les premiers rapides du Long-Sault. Je prends le clocher de l’église de Calumet comme repère et pique droit devant à travers cette grande baie. Il est malaisé de traverser de grandes baies, surtout quand on est seul dans l’embarcation, car plus on est loin de la rive, plus il est difficile de mesurer son avance et alors, on tend vite à s’impatienter et à s’énerver. J’arrive finalement de l’autre côté de la baie et recommence à serrer la rive, longeant une nouvelle série d’herbiers où nichent hérons et autres oiseaux aquatiques.
Après avoir avironné un bon bout dans une zone très peu profonde qui longe la baie Pumpkinseed, j’aperçois avec joie un grand toit rouge qui n’est sûrement pas celui d’une habitation privée. Il s’agit du restaurant de la plage du Camping des chutes de la Rouge, maintenant fermé.
Je tire le canot sur la plage et visite les lieux où quelques caravaniers s’affairent à leur roulotte. L’un d’eux ferme soigneusement les fenêtres et arrime solidement son véhicule : « L’ouragan Isabelle est attendu pour cette nuit et pourrait faire beaucoup de dommages. » On annonce aussi des pluies abondantes pour le surlendemain, vendredi. Continuer jusqu’aux chutes de La Chaudière risque donc de prendre un autre 3-4 jours… Voilà qui est peu encourageant pour un canoteur solitaire. La sagesse commande de mettre fin ici à l’expédition.
Je décide de faire appel à un bon ami d’Ottawa qui avait offert de venir me chercher en voiture. En attendant, comme les portes du camping sont fermées pour la saison, je traverse de l’autre côté de la rivière Rouge au Centre Notre-Dame de la Rouge tenu par les Frères des écoles chrétiennes qui me donnent libre accès à leur magnifique domaine.
La journée se termine par un repas pris avec les Frères qui m’ont fort aimablement invité à leur table. Entre-temps, je me serai reposé sur le terrain du centre, contemplant la rivière et de l’autre côté, le village de l’Orignal, vestige d’une des deux seules seigneuries concédées au-delà des rapides du Long-Sault (l’autre était celle de la Petite-Nation, plus haut sur la rive nord de la rivière des Outaouais). Le départ en soirée pour Ottawa (sur quatre roues) allait marquer la fin de l’expédition en canot. La suite sera pour une autre fois…
Quelques leçons
en vue d’une prochaine expédition…
Dans des conditions normales, on peut aisément remonter des lacs aussi vastes que le lac Saint-Louis et des Deux-Montagnes et une rivière aussi large que la rivière des Outaouais dans un canot de 16 pi, pourvu qu’on soit deux et qu’on ait un minimum d’expérience du canot.
Quand on est deux à pagayer, il peut être utile d’apporter des avirons à pales de surface différente, pour équilibrer au besoin l’effort des pagayeurs et pouvoir se passer du coup en « J ».
Ce n’est pas tant le temps passé sur l’eau à avironner qui fatigue que l’énergie et le temps dépensés à camper et décamper. Encore une raison d’être au moins deux pour s’organiser et partager les tâches à terre.
Mieux vaut ne pas perdre d’énergie à s’acharner contre des vents élevés. Plutôt attendre le retour de conditions plus favorables.
Les kayakistes ont cet avantage sur les canoteurs que la jupette les protège contre les intempéries. Cela vaut la peine de se munir de toiles équivalentes pour canots et ainsi avironner même quand il pleut.
La nourriture lyophilisée vaut la dépense. C’est rapide à préparer et c’est bon à manger. Un autre produit apprécié : le fromage parmesan, bon, riche en énergie et durable même en l’absence de réfrigération, la viande et les fruits séchés.
Ne pas oublier la trousse de premiers soins pour soi (ruban adhésif pour ampoules) et le canot (« duck tape » pour les éraflures à la toile).
Le canot fait découvrir le pays tel que le voyaient nos ancêtres pratiquement jusqu’à la seconde moitié du 19e siècle, alors que le chemin de fer supplantait la navigation. Bas sur l’eau, il donne aussi une singulière impression d’espace, de plénitude et de paix.
Les campings commerciaux sont de plus en plus investis par des motorisés qui s’y installent pendant des mois avec roulotte, barbecue au gaz, chaises de jardin et flamants roses. Dans ce contexte, les voyageurs sont de plus en plus tentés par le camping sauvage.
Les voyageurs d’autrefois étaient sûrement des campeurs modèles : je n’ai trouvé aucune trace de leur passage!
Grâce au canot, nous avons bénéficié de l’hospitalité et de la générosité de parents, d’amis et souvent d’inconnus : une belle leçon d’humanité… C’était peut-être là le plus beau côté de ce voyage.