2004
Rivière-Rouge — Ottawa
2004
Rivière-Rouge — Ottawa
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En septembre 2003, mon fils Guillaume et moi avions entrepris un voyage en canot sur la rivière Outaouais, depuis les rapides de Lachine, jusqu’aux rapides de la Chaudière. L’expédition s’était arrêtée à l’embouchure de la rivière Rouge, pour diverses raisons, dont l’arrivée imminente de l’ouragan Isabelle. Cette année, nous reprenions le projet là où il avait été interrompu, bien décidés à remonter l’Outaouais, même au-delà des rapides de la Chaudière.
Au jour prévu pour le départ, dimanche le 8 août 2004, nous nous retrouvons au Camping de la rivière Rouge. Petit rappel historique : l’embouchure de la rivière Rouge où nous nous trouvons a été le théâtre en 1692, d’une sanglante bataille entre un contingent de 400 soldats français et une centaine d’Iroquois coupables d’avoir attaqué le fort Sainte-Anne sur l’île de Montréal. Ce fut le dernier combat contre les Iroquois sur la rivière des Outaouais.
La pluie est tombée le matin et menace toujours de sorte qu’on se demande si nous n’allons pas remettre le départ au lendemain… Mais notre hâte de bouger fait que nous nous décidons à partir vers 14 h 30. Nos deux sacs à dos et la toile sont chargés, les imperméables à portée de main et c’est le départ!
Peu après notre départ, il y aura bien quelques ondées mais l’eau accumulée dans le fond du canot est rapidement absorbée par les éponges dont nous nous sommes munis (dans un canot de cèdre, une éponge ce qu’il y a de mieux pour écoper l’eau à cause des membrures). Nous avançons à un bon rythme, de sorte que la rivière Rouge est vite derrière nous.
Nous voyageons toujours en serrant la rive québécoise de la rivière, coutume qui remonte au temps des Wendats (Hurons) et des premiers voyageurs qui longeaient la rive nord pour mieux voir venir les agressions des Iroquois venus du sud. Quant à nous, nous aurons bien plus à faire avec les embarcations motorisées, grosses et petites, qui font comme si la rivière leur appartenait.
La rive québécoise est encore assez boisée à cette hauteur et nous progressons en nous repérant à partir des clochers des églises, celle de Pointe-au-Chêne, puis celle de Fassett. Entre les deux, l’embouchure de la petite rivière Kinonge, rebaptisée « rivière au Saumon » (allez savoir pourquoi, alors qu’on ne trouve pas de saumon à cette hauteur et que « kinonge » veut dire « brochet » en algonquin). Après Fassett, les abords de la (grande) rivière Kinonge, fief de la tribu des Quinongebin que Champlain rencontra lors de son premier voyage sur l’Outaouais en 1613. Des zones herbeuses invitent à y planter sa tente, mais notre envie d’avancer et nos penchants d’urbains, nous font poursuivre jusqu’à Montebello, où il y a un camping au bord de l’eau. Quand nous y arrivons, il est déjà presque 20 h; on débarque notre barda sur le quai flottant, pour ensuite l’amener, avec le canot, sur le site assigné. On paie pour notre amour de l’eau courante et des douches, car la route 148 n’est pas très loin, fort achalandée et plutôt bruyante, même la nuit. Le matin, on en profite pour faire des achats dont des bouchons pour les oreilles…
L’île de Papineau
Départ le lendemain, lundi 9 août, vers 10 h. La journée est ensoleillée, le temps calme et bientôt se dessinent les tours du manoir Papineau, du nom de son principal occupant, Louis-Joseph Papineau, seigneur de la Petite-Nation et chef des patriotes de 1837. Le manoir est suivi de l’imposant Château Montebello, entièrement construit en rondins et toujours ouvert aux touristes.
Nous atteignons par la suite l’île Arousen où Joseph Papineau, premier seigneur de la Petite-Nation et père de Louis-Joseph, avait fait construire en 1810 un premier manoir en pièces sur pièces, à la pointe ouest de l’île. Ce premier manoir brûla en 1914 et l’île est aujourd’hui entièrement reboisée.
Après l’île Arousen, la rive québécoise de l’Outaouais est masquée par une suite de longues presqu’îles. Nous longeons tout d’abord la Grande Presqu’île qui nous cache la Petite Presqu’île, en fait pas si petite puis qu’on y trouve le camping du Parc de Plaisance. La rivière de la Petite Nation rencontre l’Outaouais là où la Grande Presqu’île se rattache à la rive. À cet endroit, sur la petite baie Martin, les Français avaient établi un fort pour traiter avec les Algonquins de la Petite Nation.
Pendant toute la journée, un temps des plus favorables favorisait les sorties d’embarcations motorisées, qui s’en donnaient à cœur joie sans autre limite apparente que celle de la capacité de leur moteur. Quelle n’est pas notre surprise d’apercevoir, en fin d’après-midi, une vedette de l’O.P.P. (Ontario Provincial Police) qui vient vers notre canot. Pagayerions-nous trop vite? À portée de voix, un officier nous demande en français de nous ranger contre son embarcation. Comme nous sommes clairement du côté québécois de la rivière, je lui réponds que nous sommes hors de sa juridiction. Il réplique que sa vedette patrouille cette section de la rivière dans le cadre d’une entente entre le gouvernement de l’Ontario et du Québec et que par conséquent, il agit dans le cadre de la loi. Bon…, il y a des limites à discuter avec la police. On verra bien ce qu’ils veulent. En fait, il s’agit simplement d’un contrôle de sécurité, pour voir si nous sommes en règle : Vestes de sécurité? Nous les portons… Écopes? Nous en avons. Sifflets? Bon, je les ai oubliés. Câble de 15 mètres? Oui… enfin mettons 6, pour tirer le canot dans les petits rapides. Nous ne sommes pas parfaitement en règle, mais l’essentiel y est. On me demande mon permis de conduire pour contrôler mon adresse et on me dit qu’on m’enverra une copie de leur rapport. L’officier me complimente sur mon canot (ce n’est pas fréquent de voir un canot, encore moins un canot en cèdre et toile sur la rivière Outaouais). L’échange s’est déroulé de façon polie et professionnelle, et, encore une fois, en français, car les trois agents de la vedette sont des Franco-Ontariens (les communautés qui bordent la rive ontarienne de l’Outaouais en aval d’Ottawa sont francophones, qu’elles portent ou non un nom français).
Nous repartons et longeons bientôt une autre presqu’île, celle du Grand Campement qui délimite, avec la rive québécoise de l’Outaouais, la baie Noire. Comme on doit trouver un site sauvage pour passer la nuit, aussi bien le trouver pendant qu’il fait assez clair… Nous campons finalement sur la presqu’île du Grand Campement, à la hauteur de la pointe est de l’île Dubé.
Le camping disparu
Le lendemain, mardi 10 août, il faut aller chercher de l’eau de l’autre côté de la rivière, à Wendover, car l’eau trouble de l’Outaouais n’inspire pas confiance, même en y ajoutant des pilules de chlore. Par la suite, nous poursuivrons notre route en longeant la rive ontarienne. Dès le départ, la journée s’annonce orageuse, le ciel est très menaçant. J’en aurais presque envie de m’arrêter à un motel de Wendover, mais Guillaume tient à arriver à Cumberland, où nous devons trouver un camping. Vers midi, l’orage se déchaîne et il faut se mettre à l’abri. Nous trouvons une plage pour y tirer notre canot et nous passons la bâche sur une branche, pour nous faire un abri. Le temps de manger et de regarder un peu la pluie tomber, l’orage se calme et nous pouvons repartir. Nous passons entre l’île Clarence et la rive, échangeons avec un pêcheur sur les caprices de la nature… Au nord, la grande usine de pulpe de Thurso, déjà annoncée par ses émanations de soufre, lance son panache de fumée. Ottawa ne doit plus être bien loin.
Nous ferons une pause juste avant le quai de Rockland puis repartons de plus belle vers Cumberland où nous devrions normalement trouver le Ottawa Shore River Camping. Nous arrivons en vue de Cumberland vers 17 h, scrutant la rive à la recherche du camping. Peine perdue, pas de tente ou même de roulotte en vue et nous sommes bientôt à la hauteur du quai du traversier Cumberland – Masson. Un coup de téléphone… Il n’y a pas de service… et le tonnerre qui se met à gronder. Il faut vite trouver un refuge car l’orage est en vue. Le refuge prend la forme d’une petite plage en aval du quai du traversier. Nous mettons les bagages sous la bâche, renversons le canot et attendons sous nos imperméables… Un homme qui nous a vus nous mettre à l’abri descend l’escalier qui mène à la rive et nous invite à monter à sa maison. Nous avons de la chance de tomber sur des gens fort sympathiques, qui nous offrent le thé et nous donnent même à manger. Entretemps, notre hôte nous apprend que le Ottawa River Shore Camping a cessé ses activités et il faut trouver une solution de rechange…
La solution de rechange sera de laisser le canot à Cumberland et d’aller dormir bien à l’abri chez mes amis d’Ottawa. Après un peu de repos, Guillaume et moi revenons le surlendemain, jeudi 12 août, pour reprendre notre parcours depuis Cumberland, jusqu’au Ottawa Rowing Club, situé juste en amont du pont Macdonald-Cartier. Peu après notre départ, nous apercevons sur le côté québécois de l’Outaouais, l’embouchure de la Lièvre. Il n’y a toujours pas de courant mais le vent de l’ouest souffle fort et il faut pagayer vigoureusement. Nous ferons la route en sept heures, soutenus par la hâte de terminer notre parcours. Nous nous arrêterons pour manger à l’île Pétrie, réserve faunique propriété de la ville d’Ottawa. Boisée et bordée de plages, elle est fréquentée par les pique-niqueurs et ornithologues mais on pourrait confortablement y camper pour une nuit. Est-ce permis ? On en doute…
Peu après l’île Pétrie, on arrive en vue des îles Lower Duck et Upper Duck qui bordent la rivière ontarienne. Complètement désertes et densément boisées, les deux îles sont la propriété de la Commission de la capitale nationale. Elles offrent un séjour qui serait agréable si ce n’était des moustiques trop abondants. Un peu plus haut, du côté de la rive québécoise, on arrive en vue de la grande île Kettle, demeurée entièrement sauvage, qui est toujours propriété de la compagnie Bowater.
En vue d’Ottawa
Derrière les rives de l’Outaouais se dessinent les zones urbaines, d’Ottawa et de Gatineau, mais les bords de la rivière sont assez peu urbanisés, surtout du fait qu’on y a aménagé des parcs pour le repos des citadins. Après avoir doublé l’île Kettle, on aperçoit la résidence du gouverneur général, celle du premier ministre, puis les ambassades de France et d’Angleterre… Sur la rive québécoise, on voit le casino du lac Leamy, puis le Musée des civilisations…
Passé l’embouchure de la rivière Gatineau, la rive québécoise de l’Outaouais est boisée jusqu’au Musée des civilisations. Un peu après la rivière Gatineau, c’est le ruisseau de la Brasserie qui se jette dans l’Outaouais. J’avais pensé pouvoir suivre ce ruisseau ceinturant l’île de Hull pour arriver à la rivière des Outaouais, en haut des rapides de la Chaudière. Les choses ne se dérouleront pas comme prévu, comme on le constatera…
À notre gauche, la chute de la rivière Rideau ainsi nommée à cause de ce voile qu’elle déploie en tombant dans l’Outaouais. Elle est formée par cette même masse rocheuse d’où tombe l’Outaouais aux rapides de la Chaudière. Sur notre droite, le Musée des civilisations et derrière, la ville de Gatineau. Plus haut sur la rivière, on aperçoit le pied des rapides de la Chaudière. Ce sera la fin de l’étape. Nous laissons le canot au club d’aviron d’Ottawa.
Nous dormirons chez mes amis d’Ottawa, Laval et Suzanne. Le lendemain, vendredi 13 août, Guillaume reprend la route de Montréal et c’est ma sœur Hélène qui prend sa place à l’avant du canot. Nous reprenons le canot et traversons l’Outaouais vers la rive québécoise et amorçons la remontée du ruisseau de la brasserie. Nous frappons un premier « sault » de moins de cent pas que nous portageons, pour reprendre le ruisseau et nous heurter à un second sault qui lui est carrément insurmontable : les deux rives sont très boisées et surtout fort escarpées. Il n’y a vraiment pas moyen de passer. Dure leçon de canot : toujours bien reconnaître le terrain avant de s’y aventurer. C’est le retour vers l’Outaouais. Il faudra portager les rapides de la Chaudière, ce qui est moins facile, avec ces immeubles, routes, ponts qui couvrent la zone.
Notre recherche d’un chemin de portage nous amène au pied de l’île Victoria où nous débarquons pour faire la reconnaissance des lieux. On traverse alors un grand parc gazonné jusqu’à la route qui va vers le pont du Portage. Passé ce pont, on continue jusqu’au pont des Chaudières qui nous mène à la rive ontarienne, pour ensuite suivre la piste cyclable qui longe la rivière. On est alors en haut des rapides de la Chaudière; on pourra alors remettre le canot à l’eau jusqu’aux petits rapides de La Chaudière. Suivront les rapides Remic (sous le pont Champlain) puis les rapides Deschênes. La plus longue distance en canot sera entre les rapides Remic et les rapides Deschênes.
L’accident
La journée étant maintenant trop avancée, le portage est remis au lendemain et nous revenons en canot vers l’île Kettle pour y passer la nuit. Le soir, en marchant (en sandales!) dans la forêt, mon pied heurte une grosse branche qui jonche le sol. Bien mauvais choc qui m’arrache l’ongle du gros orteil. La trousse de premiers soins dont on se sert rarement prouve sa grande utilité. Je me fais un pansement rapide, espérant que la douleur partira avec la nuit…
Le lendemain matin, samedi 14 août, la douleur est toujours là. Je peux marcher mais il faudra guérir avant de penser à portager. C’est le retour au club d’aviron et la fin du voyage! On se reprendra l’année prochaine…