2008

Mattawa — Killarney

échelle carte 2003

2008

Mattawa — Killarney

Pour une expérience de lecture de cartes optimale, un ordinateur ou une tablette est recommandé.

Voilà maintenant six étés que nous avons entrepris de suivre en canot la route des fourrures des anciens explorateurs et voyageurs, depuis les rapides de Lachine jusqu’au lac Supérieur. L’année dernière, nous avons rejoint l’embouchure de la rivière Mattawa sur la rivière des Outaouais, là où se dresse la ville de Mattawa. Partis d’une élévation de 24 m au-dessus du niveau de la mer en haut des rapides de Lachine, nous sommes rendus à 150 m. La carte ci-jointe illustre les parcours successifs de chaque été depuis 2003.

Pour notre voyage de 2008, nous prévoyons remonter la rivière Mattawa jusqu’au lac à la Truite, emprunter le fameux portage de la rivière La Vase, traverser le lac Nipissing, descendre la rivière des Français jusqu’au lac Huron puis pagayer jusqu’à Sault-Sainte-Marie où le lac Supérieur se jette dans le lac Huron. Beaucoup d’obstacles en vue à affronter : onze portages ou halages de canot sur la seule rivière Mattawa; le long portage de la rivière La Vase, puis quinze rapides à descendre ou portager sur la rivière des Français, sans compter les humeurs du grand lac Huron.

Remontée de la rivière Mattawa

Le jeudi le 21 août 2008, nous laissons la voiture à la marina de Mattawa, chargeons le canot et partons. Il fait un temps ensoleillé et en peu de temps nous quittons les rives pittoresques de la communauté de Mattawa pour nous retrouver en milieu sauvage. La rivière Mattawa est nettement plus étroite que l’Outaouais. Ses rives sont fort escarpées et boisées. Au moment du départ, nous pensons à ces voyageurs, explorateurs, missionnaires qui ont passé en canot là même où nous pagayons: Étienne Brûlé, Champlain, La Vérendrye, Joliet, Marquette, Nicolas Perrot, Cavelier de La Salle, Alexander Henry, Alexander Mackenzie et tant d’autres, puis aux autochtones qui pendant des siècles empruntaient cette rivière pour se déplacer entre la Huronie et la vallée du Saint-Laurent. Puis, la rivière, la forêt, les rapides qui approchent nous ramènent vite dans le temps présent. Nous arrivons justement en vue du barrage qui a ennoyé les rapides du Plain Chant. À droite, le déversoir d’où tombe une cascade. Le sentier de portage est à notre gauche. Sitôt débarqués, nous montons jusqu’au chemin menant au barrage. Après quelques pas sur le chemin, on prend un sentier sur notre gauche qui mène en haut du barrage. Ce premier portage s’est fait en moins de quinze minutes (environ 300 pas).

Nous traversons le lac de barrage vers le haut de la rivière et arrivons en milieu d’après-midi au bas des rapides Campion, où un groupe d’enfants algonquins s’ébattent dans l’eau sous la surveillance de leurs mères assises dans des chaises de plage1. Nous halons le canot jusqu’à la tête des rapides pendant que des baigneurs, jeunes et adultes, les descendent sur des matelas pneumatiques. Un peu plus loin, nous devons portager les rapides des Roches (150 pas) en haut desquels nous trouvons un évasement de la rivière appelé lac Bouillon. Depuis l’embouchure de la rivière Mattawa jusqu’au lac à la Truite, les noms des portages sont indiqués sur des panneaux bien visibles et la toponymie française des premiers documents historiques a été respectée. Un parc provincial protège les rives de la rivière depuis la tête du lac Plain Chant jusqu’au lac à la Truite.

Les derniers rapides de la journée seront Les Épingles, passés en halant le canot. Nous trouverons un site de campement assez médiocre un peu plus haut au fond d’une baie vaseuse et jonchée de troncs d’arbres, après avoir longtemps espéré une plage. Nous apprenons qu’une fois la rivière des Outaouais derrière nous, il faut apprendre à camper dans des sites souvent escarpés, encombrés, rocailleux, peu hospitaliers. On finit quand même par s’y faire et réaliser qu’un des avantages de ce genre d’expédition est qu’on peut fort bien se tirer d’affaires dans toutes sortes de situations auxquelles on ne pensait pas au départ pouvoir s’adapter, en autant qu’on puisse être à l’abri, avoir de l’eau, de la nourriture et du feu.

Le lendemain, vendredi 22 août, départ vers les chutes des Paresseux, premier portage de la journée. Nous passons tout d’abord devant les Portes de l’enfer, une caverne connue depuis toujours pour abriter un ogre qui dévore les voyageurs… Les rapides du Paresseux sont les plus spectaculaires depuis ceux de la Chaudière. Le chemin de portage est à notre gauche, facilement repérable et se révélera pas trop long ni trop accidenté. Rendu en haut et à nouveau à l’eau, on se rendra compte que le sentier de portage contourne non seulement les rapides des Paresseux mais aussi ceux du Petit Paresseux indiqués sur la carte topographique. Nous avons remarqué aux extrémités de certains portages que les voyageurs d’autrefois avaient aménagé des quais de pierre maintenant submergés.

Les deux rapides suivants, celui de la Prairie et de la Cave seront portagés. Pour la décharge des Perches, nous avons halé le canot chargé en haut du rapide tandis qu’une famille d’excursionnistes sans bagages portageait en moins de temps que nous…

Nous longeons la rive à notre droite, laissant sur notre gauche la baie Pimisi au fond de laquelle on voit la route 17. La rivière passe entre deux falaises pour arriver au pied des chutes Talon où des baigneurs s’ébattent. Pour Alexander Mackenzie, le portage Talon était le pire de la route des fourrures et il n’est pas difficile de savoir pourquoi. Il faut tout d’abord escalader un sentier rocheux très escarpé, suivi d’une descente qui nous rapproche des rapides, puis d’un coude qui descend à nouveau presque à la verticale. Le reste du sentier reste très accidenté et rocheux. Nous avons failli y briser le canot. Le portage mesure 275 pas (« paces ») selon Mackenzie. Un site internet sur la rivière Mattawa parle de 330 pas… Évidemment, le barrage en haut des rapides a pu allonger le portage, mais de toutes les façons, le pas n’est pas une mesure exacte et il ne s’agit pas là d’une différence importante. Il est 18 h. Une dame rencontrée en haut du portage nous a signalé un bon site de campement de l’autre côté du lac de barrage (lac Boivin). C’est là que nous passerons la nuit. Quelques moments difficiles en soirée après que Guillaume ait perdu un pendentif porte-bonheur que lui avait remis son amie de cœur. Les recherches sont interrompues avec la tombée de la nuit et Guillaume dort mal. Heureusement, le pendentif magique est retrouvé miraculeusement dans l’herbe quelques minutes avant le départ. Nous sommes au matin du 23 août. La journée commence sous de bons augures.

Nous passons du petit lac Boivin au grand lac Talon, où nous aurons à pagayer jusqu’au fond de la baie McCool pour trouver le portage Pin de Musique. Ce portage ne longe pas de rapide mais traverse plutôt un isthme qui sépare le lac Talon du lac des Pins (Pine Lake). Il nous a fallu une demi-journée pour franchir la distance entre le lac Boivin et la baie McCool. Durant ce trajet, nous avons dû demander notre route à d’autres canoteurs car, sur une vaste étendue d’eau comme le lac Talon, on mesure mal la grandeur des baies et la carte ne suffit pas. Or ni l’un ni l’autre n’a pensé à apporter sa boussole… Nous franchissons le portage Pin de musique en début d’après-midi. Trajet peu accidenté et court (450 pas selon le site internet de la rivière Mattawa). Un chemin à traverser. Une heure de canot puis nous voilà dans une baie marécageuse au fond du lac des Pins, où un écriteau indique l’entrée du portage de la Mauvaise Musique. Quelle musique ont bien pu entendre les voyageurs qui passaient ici? Chose certaine, ces voyageurs chargés comme des mulets devaient pester contre la vase dans laquelle il faut patauger, à moins de trouver une pierre où poser pied. Heureusement, le portage n’est pas très long (200 pas). On y a trouvé de vieux reposoirs de bois vermoulu où les voyageurs pouvaient poser leur charge. Au bout du portage, nous trouvons le lac Turtle dont on se demande s’il ne s’agit pas du lac aux Tourtres (sic) dont parlait Alexander Henry, ce marchand américain venu au Canada avec le général Amherst et qui s’était adjoint les services d’Étienne Campion pour l’aider à voyager jusqu’à Michillimakinac. Les tourtes ont disparu il n’y a pas si longtemps puisque Jean Raspail rapporte que lui et les autres canoteurs de l’équipe Marquette ont pu en manger quelques-unes en chemin pour varier le menu lors de leur expédition de 1949. Le lac des Tourtres est devenu Turtle Lake, un nom qui lui sied bien puisqu’on trouve effectivement des tortues dans ses eaux. À la sortie du lac Turtle, petite surprise : notre premier barrage de castors. Pour le franchir, il suffira de tirer le canot et le glisser sur le barrage. Cela se fait sans problème car le barrage, fait de boue et de branchages, fait moins d’un mètre de hauteur. La facilité de la manœuvre nous rassure vu qu’on doit s’attendre à trouver plusieurs de ces barrages au portage de la rivière La Vase. Par la suite, nous filons vers la rive opposée du lac où nous établissons notre campement pour la nuit car il est passé 18 h. Nous avons fait notre deuil des plages de l’Outaouais et nous sommes habitués aux rives escarpées de la vallée de la Mattawa, pourvu qu’on puisse trouver pour la nuit un endroit un peu dégagé pour planter la tente.

Le lendemain, dimanche 24 août, nous serons en moins d’une heure au « portage » de la Tortue, qui n’a plus sa raison d’être puisqu’il semble que les rapides qu’il contournait font maintenant place à un petit canal ouvert aux embarcations à moteur. Le courant y est rapide mais se laisse remonter sans difficulté. Nous entrons dans le lac à la Truite (198 m au-dessus du niveau de la mer). La journée est ensoleillée et les vues sur ce lac parsemé d’îles et entouré de baies boisées sont imprenables. Toutefois le vent s’élève dans l’après-midi et il faudra pagayer avec vigueur pour arriver en fin de journée à la baie Dugas. C’est là qu’on doit débarquer pour traverser la hauteur des terres jusqu’à la rivière La Vase qui se jette dans le lac Nipissing. Il y a une plage publique à la baie Dugas mais le camping y est interdit. Nous remontons la rive vers une plage privée où un sympathique couple de riverains acceptent que nous campions sur leur terrain.

Traversée de la hauteur des terres

Il y a deux trajets pour traverser la hauteur des terres entre le lac à la Truite et le lac Nipissing: un court, qui devait s’étirer sur environ 7 kilomètres et commençait dans cette baie où se trouve l’île Cedar pour suivre une série de cinq petits lacs menant au ruisseau Parks qui se jette dans le lac Nipissing. C’est probablement cette voie qu’empruntaient les autochtones de la région et aussi ceux qu’ils guidaient comme Champlain, Étienne Brûlé, Marquette, Joliet et bien d’autres. L’autre trajet emprunte le petit lac Cooper et la rivière La Vase. Deux fois plus long (14 kilomètres), il avait cependant l’avantage d’être praticable pour les grands canots de la traite des fourrures. C’est celui que nous avons pris, vu que nous suivons la route des fourrures et que nous ne connaissions pas alors le premier trajet.
Le lendemain matin, lundi 25 août, nous retournons à la baie Dugas et entreprenons cette traversée de la hauteur des terres qui devait durer une demi-journée mais s’étendra sur deux journées, sûrement les plus difficiles du voyage. Disons au départ que notre préparation se basait sur les informations données sur le site de Friends of La Vase (http://www.lavaseportages.com/home.html).

Nous traversons la route 17 qui sépare la plage d’un petit lac qu’on doit franchir pour arriver au sentier de portage. Le lac est en forme de quadrilatère et le débarcadère du chemin de portage est dans l’angle sud-ouest. Après quelques pas, nous sommes arrivés à une intersection d’où partent trois sentiers. Nous prenons celui de droite, où est affichée une interdiction de circuler (cette interdiction ne tient plus, vu que depuis juillet 2008, le gouvernement de l’Ontario a reconnu ce sentier de portage comme propriété publique). Ce sentier s’arrête un peu plus loin à un chemin transversal. Faut-il prendre la gauche ou la droite? La droite mène vers la route 17. La gauche mène rapidement à un lac dont on ne parlait pas sur le site des amis du portage La Vase. Après vérification par téléphone portable auprès d’un administrateur des Amis du portage La Vase (faute d’avoir une boussole nous avons au moins un téléphone portable), il faut prendre ce lac et suivre la rive à notre droite jusqu’à un débarcadère d’où part le sentier de portage. Ce sentier mène au lac Cooper, ce long marécage qui se déverse dans la rivière La Vase. Le portage n’est pas très long : moins de 1000 pas. Mais il y a des buissons épineux qui égratignent les jambes… La surprise vient quand on arrive au lac. Très peu d’eau libre malgré ce que montre la carte. Quelques coups de pagaie vers le sud nous font découvrir deux ou trois chenaux traversant une vaste étendue de roseaux. Nous prendrons le chenal le plus à droite (comme les Français de l’équipe Marquette), avançant en tirant sur les roseaux qui bordent l’étroit chenal. En débarquant un moment sur la rive pour prendre un peu de hauteur, j’aperçois plus loin les eaux libres, signe que nous sommes dans la bonne direction. Bientôt, saisir les roseaux à la main ne suffit plus; il faut descendre du canot avec de l’eau jusqu’à la ceinture et tirer. Marcher dans la vase soulève des effluves de méthane. Une fois sorti de l’eau, je dois me débarrasser de quelques sangsues qui me collent aux chevilles. Et quand enfin nous arrivons en eaux libres, c’est pour aussitôt avoir à tirer le canot au-dessus d’une succession de barrages de castors. À l’approche de la carrière annoncée sur la carte, il y a un début de rivière où l’on n’avance qu’en contournant les roches qui émergent. Il faut débarquer et tirer le canot. Nous réembarquons un peu plus loin et apercevons la route menant à une carrière en bordure du portage. En courbant la tête, nous arrivons à passer sous le ponceau par où l’eau coule. Nous sommes toujours en eaux libres et apercevons bientôt le chemin de fer devant nous. Celui-ci marque la fin du lac Cooper. De l’autre côté coule vers l’ouest la rivière La Vase qui prend sa source beaucoup plus loin à l’est. Pour portager jusqu’à la rivière La Vase, le site Friends of La Vase conseillait de suivre le sentier à notre droite qui monte vers le chemin de fer, de traverser la voie ferrée et la suivre sur 200 yards pour trouver le sentier de portage sur le côté sud du chemin de fer. Après avoir perdu beaucoup de temps à chercher ce sentier, nous avons simplement portagé notre matériel de l’autre côté du chemin de fer, descendant le versant sud plutôt escarpé et avons poursuivi notre voyage à travers les méandres de la rivière La Vase particulièrement sinueuse à cette hauteur.

Nous camperons sur un banc de sable en face de l’usine indiquée sur la carte et dont nous apprendrons au retour qu’on y fabrique du tissu synthétique (apparemment, nous aurions été en infraction vu que nous étions dans une zone industrielle fermée au public…) Chose certaine, nous nous méfions à ce point de l’eau de la rivière que nous nous contentons de ce que nous avons déjà dans nos bouteilles et mangeons froid.

Le lendemain matin, 26 août, nouveau départ en canot sous un soleil radieux. À plusieurs reprises, il faudra décharger le canot, porter nos bagages et haler le canot en bas de rapides ou de sections encombrées de roches. Après avoir traversé un petit lac, nous passerons sous la voie ferrée puis sous la route 11 et le Lakeshore Drive. Nous mangeons un hamburger avec frites au restaurant Billy Bob. À ce niveau nous portageons le dernier rapide et nous retrouvons dans une section vraiment canotable de la rivière. Un peu après 15 h, nous arrivons à l’embouchure de la rivière La Vase, face au grand et magnifique lac Nipissing. Pendant toute cette journée, la rivière traversait la campagne qui ceinture North Bay. Les maisons sont dispersées, il y a beaucoup de verdure et de boisés. Nous sommes maintenant à 195 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Et si c’était à refaire… Bien sûr, cette fois, je n’oublierais pas la boussole. Je me dis aussi qu’il serait mieux de prendre le 2e portage entre le bas du long lac et la boucle de la rivière en amont du lac (voir le schéma ci-contre). Je le prendrais au moins à partir de la rencontre avec le chemin de fer. Mais cela est plus facile à dire une fois qu’on a déjà fait la traversée, beaucoup moins quand on ne connaît pas le terrain. En tous les cas, pour me donner plus de temps, je recommanderais de camper une fois rendus au lac Cooper. Cela donnerait plus de temps pour compléter en un jour la traversée de la hauteur des terres. Idéalement, les chemins de portage devraient aussi être bien indiqués que ceux de la rivière Mattawa. Cela se fera peut-être un jour…

Le schéma ci-contre reproduit les étapes de la traversée de la hauteur des terres. Les points auxquels il faut faire attention : ce croisement à la sortie du petit lac jouxtant la route 17: prendre la voie de droite et tourner à gauche une fois au bout du chemin jusqu’à un autre petit lac plus au sud. De là, on poursuit en canot pour reprendre le portage plus loin. Les 2e et 3e portages sont plus difficiles à trouver et nécessaires seulement pour les grands canots de maître d’autrefois. Seule la dernière partie du 2e portage (à partir de la voie ferrée est recommandée pour rester loin de la zone industrielle de l’usine Fabrene) mais il faudra se donner du temps et bien ouvrir l’œil pour le trouver. On ne peut que souhaiter que ces sentiers de portage soient un jour plus clairement identifiés comme ils l’étaient sûrement au temps de voyageurs. Un signe encourageant pour les canoteurs d’aujourd’hui: L’Ontario Public Lands Act (March 31, 1997), Chapter P43, Item 65(4) accorde le droit de portager sans entrave là où ce droit existait historiquement.

Le lac Nipissing

L’arrivée au lac Nipissing fut un enchantement. À l’embouchure de la rivière La Vase, il y a sur la rive droite un vaste parc et de l’autre côté du parc, l’entrée du camping Champlain, géré par deux sympathiques Québécois, Patrice et Suzanne Lauzon. Une pause salutaire pour notre équipe de voyageurs, qui en profite pour renouer un moment avec la civilisation : douche, toilettes, lessive, repas au restaurant à North Bay, achat de vêtements chauds car les nuits deviennent fraîches.

Départ le lendemain, mercredi 27 août, vers 11 h. Le temps est calme, ensoleillé et nous en profitons pour filer droit au sud-ouest vers Deepwater Point, après quoi, nous longeons la rive vers Brills Island. Nous traverserons South Bay en laissant les îles Gull sur notre gauche. Une fois rendus sur la rive opposée, nous la longeons en direction nord-ouest, jusqu’à Simpson’s  Bay où nous campons pour la nuit sur une plage de sable. Nous avons pu progresser à un bon rythme grâce à une journée calme et ensoleillée. À peine quelques embarcations de pêche sur cet immense lac; en général des pêcheurs autochtones, si j’en juge par le nombre de passagers à bord.

Le lendemain, 28 août, nous doublons la pointe à la Croix (Cross Point), puis celle d’Eureka et entrons dans la rivière des Français, assez large à ce niveau. Le nombre d’îles et de baies nous rappelle combien nous serions plus à l’aise avec une boussole, qui nous aiderait à bien situer sur la carte ces masses de terre plus ou moins rapprochées (nous aurons à demander notre chemin plus d’une fois dans les jours qui suivront). Phénomène nouveau, nous voyons pas mal plus d’embarcations motorisées sur la rivière que nous n’en voyions sur le lac. En fin de journée, nous arrivons à la hauteur de Dokis et campons dans ce qui est probablement l’île aux Bleuets (pas identifiée sur la carte topographique), au sud de l’île Wright. On trouve dans cette région une variété de bleuets au goût un peu moins sucré que celui des bleuets du Québec mais néanmoins très bons. Le temps est maussade mais ce sont les moustiques qui commencent à nous déranger beaucoup plus qu’avant. Le lendemain, vendredi 29 août, nous allons nous ravitailler dans une boutique au fond de la baie de Dokis, qui sert les nombreux pêcheurs et touristes. Nous y achetons une carte détaillée du Parc provincial de la rivière des Français, qui nous apprend que depuis les rapides Chaudière jusqu’à l’île Commanda, les rives de la rivière des Français font partie de la réserve indienne Dokis et qu’il y est interdit de camper ou même d’aborder à moins de détenir un permis de la nation Dokis.
Heureusement, la rivière des Français abrite un grand nombre d’îles où on peut camper, moyennant l’achat d’un permis, disponible sur place.

Descente de la rivière des Français

« Après nous estre reposez deux jours auec le chef desdits Nipisierinij, nous nous rembarquasmes en nos canaux, & entrasmes dans une riuiere 2 par où ce lac se descharge, & fismes par icelle environ 35 lieues, & descendismes par plusieurs petits sauts, tant par terre, que par eau, iusques au lac Attigouantan 3 .
Samuel de Champlain, Voyages et descouvertes faites en la Novvelle France, Paris M.D.C.XIX.

Nous reprenons notre route vers les rapides de la Chaudière et entrons dans un chenal qui se divise un peu plus bas en deux bras fermés chacun par un barrage. C’est le début de la descente de la rivière des Français. Nous portagerons par un sentier au fond d’une petite baie au sud du deuxième barrage. Sur la rivière des Français, les sentiers de portage ne sont pas indiqués comme sur la rivière Mattawa mais néanmoins assez facilement repérables. Le premier portage est aussi moins long et difficile que ce que nous avait dit plus tôt un des riverains. Un seul posé, moins de mille pas et non quinze cents comme l’avait dit notre interlocuteur. Rendus en bas, il y a du monde, des pêcheurs de retour d’une excursion. Pas étonnant : le sentier de portage traverse une route. Face à nous, deux Indiens pêchent à gué (si, comme le dit la carte, nous sommes dans une réserve indienne, ceux qui y vivent sont des Indiens). Nous nous remettons à l’eau et atteignons un peu plus tard les chutes Cradle (indiquées mais non nommées sur la carte topographique) au niveau de la pointe Keso, presque noyées par le niveau actuel des eaux. Donc, première descente de rapides, toute en douceur. Nous poursuivons sur la rivière qui a des allures de lac à cette hauteur. Quelques rares maisons d’Indiens sur les rives. Des îles aussi, sur lesquelles nous devons compter pour camper, mais dont quelques-unes seulement sont nommées sur la carte, comme cette île au nom évocateur : l’île de la Jeune Mariée. Nous aurions aimé y établir notre campement mais elle est déjà prise puisqu’un chalet y a été construit. Nous avons campé non loin de là sur une île anonyme.

Les rapides

Le lendemain samedi 30 août, nous arrivons en vue du lodge Lochaven, chic complexe de chalets à la pointe nord de l’île Commanda. Le petit rapide du Pin nous attend un peu plus bas. Il y a d’autres canots qui tournent autour. Nous abordons dans une petite baie juste au nord du rapide, prenons notre repas du midi, étudions le rapide. D’autres canoteurs font la descente, y compris un groupe de cinq Ontariennes dont une parle français, qui ont décidé de portager leurs bagages mais de descendre avec leurs deux canots. Je demande à Guillaume ce qu’il en pense… Il voudrait bien qu’on descende le rapide en canot avec les bagages. Tous les autres canots sont en fibre de verre. Seul le nôtre est en cèdre. Alors, ça ne me dérange pas de portager. Après tout, c’est mon canot et j’y tiens comme un pianiste à son instrument. Et puis, notre seule expérience en commun de descente de rapides fut la dernière partie des rapides de Lachine, quelques jours avant le départ. Mais je sens que Guillaume serait déçu de ne pas descendre, et moi aussi au fond. Venir de si loin pour rater ça. Finalement, on coupe la poire en deux. Comme le fond de la baie où nous sommes est à la hauteur du pied des rapides, nous allons portager les bagages pour ensuite descendre les rapides en canot. Après avoir bien regardé le rapide, jugé du meilleur parcours, nous tentons notre chance. La descente doit se faire presque en droite ligne. On approche du rapide qui se saisit du canot. Nous glissons rapidement jusqu’en bas, sans avoir à donner plus qu’un ou deux coups d’aviron pour redresser. L’opération est un succès. À peine avons-nous touché le fond au milieu du rapide. Faits d’un matériau flexible, les canots de cèdre absorbent beaucoup mieux les chocs qu’on ne le pense généralement. Rendus en bas, notre canot fait l’envie des autres canoteurs, dont un groupe d’immigrés russes qui reviennent ici pour une deuxième fois cette saison. L’un d’eux nous dit que plus tôt dans la saison, les eaux étaient tellement hautes que ce même rapide que nous venons de descendre était ennoyé.

La prochaine étape vient quelques minutes plus tard avec le grand rapide du Pin. Après avoir débarqué pour reconnaître le parcours, nous avons pu voir un canot le descendre en deux étapes, s’arrêtant juste avant le bas pour emprunter un étroit passage le long de la rive pour éviter un gros rouleau bouillonnant au pied du rapide. Nous parlons aux canoteurs qui ont réussi à passer, l’un jeune et sans grande expérience, l’autre, bien familier avec la rivière. Celui-ci me dit qu’il a déjà vu un canot d’aluminium plié en deux par le rouleau après avoir raté le passage … En voilà assez pour m’alarmer. Nous portagerons.

Le rapide suivant est celui des Double Rapids, court mais peu profond; il est au niveau de la pointe Edward qui ferme presque la rivière. Nous passons à droite en grattant légèrement le fond et trouverons un peu plus bas le rapide de la Grande Faucille, aujourd’hui appelé Blue Chute, le plus photographié des rapides de la rivière des Français. Il débute par une longue et rapide descente d’eau lisse se terminant par un bassin d’eau bouillonnante. Impressionnant! Nous scrutons la rive à la recherche d’un sentier de portage. Rien en vue, puis, quelques femmes en tenue d’Ève qui se croyaient dans un coin isolé. Des cris, des rires, vite aux serviettes… Ah! La rivière des Français. Discrets, nous nous éloignons et remettons à plus tard la recherche d’un sentier de portage.

De toute façon, la journée avance et comme il y a pas mal de canoteurs et de pêcheurs en cette fin de semaine du travail, nous nous mettons à la recherche d’un site de camping. Surgit à l’ouest en notre direction le canot des deux hommes que nous avions regardé descendre le grand rapide du Pin. Ayant deviné que nous cherchions un site pour camper, il nous en indique un juste un peu plus haut, en retrait sur la rive ouest, peu connu des campeurs. Une chance que nous avons de tomber sur ce bon samaritain qui nous dit venir régulièrement sur la rivière depuis vingt-cinq ans.

Rapides de la Faucille

Le lendemain, 31 août, nous croisons le même duo et les remercions de nous avoir trouvé un site pour camper. Au sujet du rapide, ils nous encouragent, disant que nous semblons assez expérimentés pour le descendre. Mon intention est de descendre le rapide mais sans les bagages, car ce que je crains n’est pas la noyade (nous avons des vestes de sauvetage) mais de verser avec tous nos effets. Nous approchons le canot du rapide : quelle belle glissade en perspective et en ligne droite à part ça. Sur la rive, deux jeunes nous encouragent : « Come on. You can do it ». « On y va Guillaume? » – « OK ». Un coup de pagaie et le rapide nous saisit : la glissade sur la pente bien lisse puis l’entrée dans le bassin bouillonnant. Un ou deux coups de pagaie et nous voilà sortis. Un regard en arrière : Quelle belle descente! Nous sommes très contents de notre expérience. Dorénavant, les rapides seront descendus en canot, les portages ne devant servir qu’en cas de danger sérieux. Maintenant, c’est le temps de sortir les éponges car nous avons été pas mal éclaboussés et il reste un peu d’eau dans le fond du canot.

Le petit Parisien

Prochain rapide : le petit Parisien. Nous y arrivons en même temps que deux canots et leurs cinq équipières, peut-être les cinq naturistes de la veille. Elles vont portager les bagages et descendre en canot. Après avoir étudié le parcours, encouragés par notre dernière expérience, nous décidons de descendre les rapides. Tout se passe très bien. Le rapide suivant est le grand Parisien qui, paradoxalement, est moins tumultueux que son petit frère. Descendu en douceur…

Il ne reste plus que deux petits rapides avant d’arriver sur une longue section unie de la rivière. Ce sont les Crooked Rapids dont on se demande quel nom français ils avaient autrefois. En tous les cas, ils sont descendus sans problème. Notre seul ennui sera deux motomarines qui nous frôlent entre le rapide amont et le rapide aval. La première ralentit à notre vue, l’autre semble s’amuser à nous faire de la vague. On en a vu d’autres…

Un peu plus bas, nous faisons une pause à l’île à la Croix où sont ensevelis deux missionnaires jésuites qui se seraient noyés autrefois dans ces lieux. Je ne dis pas enterrés car il serait difficile d’enterrer quelqu’un dans ces rochers. Il y a bien dû y avoir un tumulus quelque part mais on n’en trouve pas trace. Une croix récente érigée par les Chevaliers de Colomb de Noëlville rappelle le souvenir des missionnaires noyés.

À la fin de la journée, nous venons de passer sous la ligne de transmission qui passe au-dessus de Dalton’s Point et nous choisissons de camper dans l’île juste en aval, bordée par de gros rochers lisses. Nous y fixons notre tente à l’aide de cailloux car on ne peut enfoncer de piquets dans la terre. Au moment de préparer le repas, un petit accident : en allant remplir la casserole d’eau, je mets le pied sur la partie boueuse du rocher et me sens glisser dans l’eau sans rien pour m’agripper. En une seconde, je suis juste au cou dans l’eau et me débats. Je lance la casserole vers Guillaume qui est accouru en m’entendant crier. Il me montre mon portefeuille qui flotte à la surface – récupéré – puis mon porte-billet au fond de l’eau. Je plonge, le récupère puis reviens en rampant péniblement vers le rocher. Tout est mouillé : vêtements, billets de banque, permis de conduire, autres cartes et papiers. Heureusement, j’ai apporté un livre que je n’ai pas ouvert du voyage mais qui servira de buvard : cartes et papier-monnaie sont insérés entre les pages du livre et sèchent dans le courant de la soirée. Pour les vêtements, ça viendra plus tard…

Le lendemain, lundi 1er septembre, nous reprenons notre route avec l’idée d’arrêter au village de French River pour faire des provisions car on commence à manquer de pain. Le chenal principal de la rivière fait un coude appelé Enfant perdu… Un peu perdus nous-mêmes dans ces méandres, nous finirons par manquer le chenal principal assez étroit et entrer dans Dry Pine Bay. Au bout de vingt minutes, je commence à avoir des doutes et demande mon chemin à un riverain qui travaille sur son terrain… Nous avons quitté le chenal et il faut revenir sur nos pas. Heureusement, nous n’avons été environ qu’une demi-heure dans cette baie Dry Pine et reprenons le chenal principal jusqu’à French River. Là nous attend le French River Supply Post, poste de ravitaillement qui offre plein d’espace à quai pour embarcations de pêcheurs et plaisanciers. Nous y trouvons tout ce qui manque : chips, crottes de fromage, fromage, pain, root beer et puis, accrochée au mur, une belle boussole à 7,99 $; le seul exemplaire en magasin. Une aubaine que je ne rate pas! Nous sommes servis par deux jeunes femmes de la région, des francophones de Noëlville qui passent au français quand elles entendent notre accent… Pause sur la galerie du French River Supply Post : on regarde les bateaux qui arrivent et qui partent, puis nouveau départ en rivière entre deux murs de forêt jusqu’à la chute du Récollet, l’une des rares qu’il est fortement recommandé de portager. On voit vite pourquoi. Il y a deux passages de part et d’autre d’une île. Celui de gauche est carrément trop dangereux. À la limite celui de droite est passable en décharge… Juste à notre gauche, il y a un trottoir de bois qui mène en une minute en aval du rapide. Je pense un instant à l’équipe Marquette qui avait descendu en 1949 ce rapide en canot. Chapeau! Nous nous contenterons de portager sur le court trottoir de bois, côté sud, qui mène en bas du rapide. Un autre petit rapide un peu plus loin, le First Rapid, puis nous nous arrêtons pour la nuit en un endroit où la rivière s’évase en deux petites baies sur chaque rive. En y arrivant, le canot heurte un gros rocher rond à fleur d’eau, ce qui nous rappelle qu’en ce début septembre, malgré les pluies abondantes tombées en juillet, les eaux de la rivière des Français sont basses. Pour les voyageurs qui à cette époque de l’année revenaient vers Montréal, cela faisait moins de différence puisqu’eux qui remontaient devaient portager les rapides que nous avions descendus.

Le lendemain, mardi 2 septembre, nous essaierons de partir avant d’avoir déjeuné pour décamper plus tôt. Mais l’expérience n’est pas appréciée. Le reste du voyage, nous ne partirons pas avant d’avoir pris un déjeuner chaud. Heureusement, le beau temps reste avec nous; c’est notre cinquième jour sur la rivière des Français et nous avons hâte d’arriver au lac Huron. Nous nous sommes maintenant faits à l’idée que, vu le temps déjà écoulé, Killarney sera notre destination pour cette année plutôt que Sault-Sainte-Marie. Quelque temps après avoir descendu les Little Flat Rapids, nous laissons sur notre gauche le chenal de l’est de la rivière, première sortie vers le lac Huron, un peu plus loin le chenal principal qui fait face à la grande baie Wanapitei sur notre droite. Les rives deviennent plus sauvages et on voit de moins en moins de chalets. Dans l’après-midi, nous verrons nos premiers ours, un jeune sur la rive sud qui se sauve sitôt qu’il nous a vus, puis un autre qui traverse la rivière à la nage. Arrivés face à Crombie Bay, nous virons vers le sud-ouest pour prendre le chenal qu’empruntaient les voyageurs en route vers le lac Michigan ou le lac Supérieur. La rivière s’évase, les rives s’abaissent, le ciel s’étale. En fin d’après-midi, nous établissons notre campement près d’un embranchement du chenal de l’ouest appelé ancien Chenal des voyageurs. Un couple de canoteurs croisés sur dans l’après-midi nous ont dit qu’il nous faudrait quelques jours pour rejoindre Killarney, une fois arrivés au lac Huron, tout dépendant des vents qui souvent soufflent du sud-ouest.

Le lendemain matin, mercredi 3 septembre, nous entrons sur notre droite dans l’ancien Chenal des voyageurs pour ce qui sera sûrement notre dernière journée sur la rivière des Français. Je ne garde pas de souvenir très précis du premier obstacle rencontré que le livre de Toni Hartig, French River nomme « Rock Circus », un passage étroit qui n’a pas dû représenter un obstacle important pour notre canot. Je me souviens mieux du second obstacle, la petite Faucille, section où la rivière fait un coude assez prononcé avec des rapides. Nous avons portagé sans trop de problème au-dessus de la péninsule que décrit le coude. Le troisième obstacle était les Palmer Rocks, plus coriace, où il fallut faire passer le canot dans un étroit canal, où nous avons dû poser un gilet de sauvetage sur un rocher affleurant pour faire glisser le canot. En bas du couloir, un rapide plutôt violent qui vire à angle droit avant de se calmer. Il a fallu se mettre tous les deux à l’eau pour faire passer le canot par ce coude, en le retenant avec la cordelle, après quoi on en avait fini avec les rapides. Comme dernier site digne de mention, le dernier mais non le moindre, puisqu’il s’agit du fameux couloir des Dalles, descendu sans difficulté. Après quoi nous poursuivons notre route en direction ouest vers le chenal des Voyageurs. Laissant le chenal du Fort sur notre gauche nous continuons à travers une région plate et herbeuse appelée Prairie des Français. Le prochain chenal sur notre gauche est le chenal des voyageurs où le ciel grandit, annonçant le lac Huron. C’est l’heure du repas du midi et nous échouons le canot dans une petite anse pour nous installer sur un rocher à quelques mètres plus haut sur la rive. Après avoir mangé une boîte de thon, Guillaume va porter la boîte vide dans le sac-poubelle resté dans le canot, pendant que je me repose. Puis j’entends : « Regarde ça, Papa! ». En me retournant, je vois Guillaume qui revient tranquillement. Derrière lui, il y a le canot et un peu plus loin une grosse ourse et son petit qui s’approchent assez rapidement, sûrement attirés par l’odeur du thon. Surprise!

L’espace d’un instant, je m’en veux d’avoir entraîné mon fils dans ce genre d’aventure, puis, les réflexes prennent le dessus. Je me mets à chanter le premier air qui me vient en tête, tout en frappant des mains. Guillaume reprend l’air à son tour… L’ourse est à quelques pas du canot. Elle se dresse de toute sa hauteur sur ses pattes de derrière, tourne la tête à gauche et à droite, hume l’air, puis fait demi-tour. Un instant plus tard, elle semble avoir des regrets, se dresse à nouveau en nous faisant face puis repart définitivement vers la forêt. Je continue de chanter et de frapper des mains, voulant m’assurer que ces visiteurs sont bien partis, jusqu’à ce que Guillaume me dise : « C’est bon Papa, je crois que ça y est. ». Je renonce à la sieste et nous remettons le canot à l’eau pour arriver vers le milieu de l’après-midi dans la baie Chaughis qui fait partie du lac Huron. Nous aurons tout de suite à affronter un violent vent du sud-ouest qui retardera notre marche, de sorte que ce n’est qu’en fin de journée que nous entrerons dans l’un des petits chenaux entre les îles qui jouxtent la pointe Grondine, pour nous mettre enfin à l’abri du vent et trouver un site pour camper.

Nous sommes enfin rendus au lac Huron, à 177 m au-dessus du niveau de la mer. Le site est sauvage et grandiose. Nous sommes complètement isolés, n’ayant vu personne depuis la veille, entourés d’îlots rocheux à la surface lisse, où poussent ici et là quelques pins rabougris. Comme Guillaume le remarque, on croirait voir des cétacés échoués. La rive nord du lac Huron est ainsi ceinturée d’une multitude d’îlots rocheux entre lesquels nous aurons dorénavant à trouver notre chemin, pour éviter les vagues du grand lac.

Le vent souffle fort sur cette île où nous avons planté la tente à l’abri d’une petite pinède. Le lendemain, 4 septembre, nous entreprenons de dépasser la pointe Grondine, espérant que les vents nous serons favorables. Coup de chance : le vent est passé au nord-est pendant la nuit et nous portera toute la journée sur une trentaine de kilomètres jusqu’à Killarney. Auront défilé devant nous l’archipel des Chickens, la baie Beaverstone, les îles Foxes, les îles Long Rocks. Dans cette grande étendue d’eau, plus que jamais nous nous féliciterons de pouvoir compter sur une boussole pour faire le point et trouver notre chemin. Vers 16 h, nous sommes en vue du canal de Killarney gardé par un phare. Alors que nous avons eu du beau temps sans arrêt depuis quinze jours sauf pour quelques averses nocturnes, voilà que la pluie commence à tomber et que la houle soulève notre canot, heureusement en direction du canal. Au moment où nous abordons la marina, la pluie tombe assez dru. À la marina, on nous annonce que la queue d’un ouragan menace les lacs Michigan et Huron. Pour nous, ce sera le signe de la fin. Nous sommes le jeudi 4 septembre et cela fait 15 jours que nous avons quitté Mattawa. Nous poursuivrons la route jusqu’à Sault-Ste-Marie l’année prochaine. Entretemps, nous venons de voir un dernier ours sur la rive en face de Killarney, tout près d’un chalet. Cela nous fait cinq ours en trois jours, plus que nous n’en avons vu pendant tout le reste du voyage voire depuis notre départ de Montréal. On ne s’étonnera donc pas que le peuple qui habitait ces lieux au temps de Champlain s’appelait la nation des Ours… Et pour ce qui est des serpents à sonnettes qu’on nous annonçait sur la carte du parc de la rivière des Français, nous n’en avons pas vu et c’est tant mieux…

1
Mackenzie mentionne l’existence d’une décharge de la Rose entre le portage Plain Chant et la décharge Campion, qui a peut-être été ennoyé par le barrage à la tête des rapides du Plain Chant (la décharge désignait un rapide où seules les marchandises devaient être portagées).
2
Rivière des Français.
3
Lac de la nation des Ours, plus tard appelée lac Huron.
Guillaume —
Chutes des Paresseux
Guillaume —
Portage de la rivière La Vase
Shéma de la traversée de la hauteur des terres
Guillaume — Lac Nipissing
Richard —
Portage de la Chaudière
Richard —
Rapides du Récollet
Guillaume —
le couloir des Dalles

Principales sources

Livres

Cormier, Louis-P.,
Jean-Baptiste Perrault marchand voyageur parti de Montréal le 28e de mai 1783, Boréal Express, Montréal, 1978

Harting, Toni,
French River: Canoeing the River of the Stick-Wavers.
The Boston Mills Press, Erin, 1996

Henry, Alexander,
Travels and adventures in Canada and the Indian territories, between the years 1760 and 1776 in two parts,
Riley, New-York, 1809, réimpression Readex, 1966

Mackenzie, Alexander,
The Journals of Alexander Mackenzie,
The Narrative Press, Santa Barbara, 2001

Oeuvres de Champlain,
présenté par Georges-Émile Giguère, Éditions du Jour, Montréal 1973

Raspail, Jean,
En canot sur les chemins du roi,
Albin Michel, Paris, 2005

 

Site Internet

https://www.lavaseportages.com/home.html